Appel des scientifiques : investir dans la recherche pour pouvoir choisir l’avenir

Les directrices et directeurs d’unité de recherche et les instances scientifiques nationales 1 2 , l’Assemblée des directions de laboratoire 3, le Collège des sociétés savantes académiques de France 4, ainsi que les personnels chercheurs, enseignants-chercheurs, ingénieurs et techniciens de la recherche publique, se mobilisent contre les coupes et les restrictions budgétaires dans la recherche publique. Elles et ils soulignent le caractère essentiel de la recherche dans la maîtrise de nos destins collectifs, alertent sur le fait que les choix budgétaires du gouvernement mettent la recherche en grave danger et appellent à un changement de paradigme pour donner à la recherche une place à la hauteur des défis contemporains.

La recherche scientifique constitue un investissement stratégique essentiel pour toute société souhaitant préserver et développer ses capacités d’innovation, de souveraineté et d’adaptation. Ces enjeux ne sont pas seulement technologiques, industriels ou économiques. La capacité à faire reposer le débat public sur des faits objectivés permettant de mieux comprendre le monde, anticiper les crises et organiser les transitions est essentielle au fonctionnement d’un État démocratique contemporain. Cette capacité repose de manière fondamentale sur la recherche scientifique.

Nos sociétés sont en effet confrontées à des défis complexes et interdépendants dans tous les domaines : sanitaire, environnemental, énergétique, géopolitique, démocratique, etc. L’élaboration collective de réponses à ces défis requiert le développement dans la durée d’une recherche publique forte dans tous les domaines – et, de plus en plus, transdisciplinaire. La santé doit être appréhendée en lien avec la qualité de l’environnement et de l’alimentation, les pratiques sociales et les nouvelles techniques de diagnostic. La révolution numérique est indissociable des enjeux qu’elle soulève en matière de fonctionnement démocratique, d’éducation, de transformation du travail et de ressources en énergie et matières premières. Le changement climatique et la chute de la biodiversité renvoient, fondamentalement, à la nécessaire adaptation de nos sociétés aux limites planétaires. Inégalités sociales, vieillissement de la population, défiance envers les institutions, formes inédites de désinformation, transformations du travail, tensions géopolitiques, mutations technologiques et dégradations écologiques nourrissent conjointement une crise sociale et démocratique profonde.

Le développement des connaissances repose sur la confiance accordée aux chercheuses et aux chercheurs de la recherche publique, tant dans leurs choix scientifiques que dans l’attribution de moyens durables leur permettant de mener leurs travaux dans la durée. En effet, de nombreuses avancées majeures sont issues de travaux de recherches exploratoires dont les applications étaient imprévisibles au moment de leur réalisation. Un pilotage reposant principalement sur des objectifs à court terme et des appels à projets ciblés va à l’encontre de cette liberté scientifique. En outre, la recherche publique a aujourd’hui besoin d’un réinvestissement massif afin de permettre à nos sociétés de comprendre, d’accompagner et d’orienter les profondes transformations induites par les avancées scientifiques et technologiques, qu’il s’agisse de l’intelligence artificielle, des biotechnologies ou de l’informatique quantique mais aussi de domaines qui ne sont pas encore sous le feu des projecteurs. Ces innovations constituent des outils et des leviers importants, mais elles ne sauraient, à elles seules, répondre à l’ensemble des défis sociétaux évoqués ci-dessus.

La recherche est essentielle, car elle vise le développement des connaissances, un bien commun. Il serait erroné d’opposer les budgets des ministères tels que la santé, la défense, la justice, l’éducation, l’agriculture ou encore la transition écologique à celui du ministère chargé de la recherche et de l’enseignement supérieur. Tous dépendent directement d’une recherche publique forte et durable. Les réponses aux grands défis contemporains dans tous les domaines reposent souvent sur des connaissances fondamentales produites il y a parfois plusieurs décennies et qui constituent désormais un bien commun. La recherche permet non seulement de développer ce bien commun, mais aussi d’avoir accès à ces connaissances et à leur état de l’art. Affaiblir durablement la recherche publique revient donc à fragiliser la capacité même de notre société à anticiper et comprendre les crises actuelles et futures, et à y répondre. C’est aussi affaiblir la démocratie elle-même, qui suppose, nous l’avons dit, une capacité collective à opérer des choix à partir de la confrontation d’arguments rationnels fondés sur des faits objectivés, que la recherche vise précisément à établir.

La recherche en France fait face à un sous-investissement chronique depuis vingt-cinq ans. Les restrictions budgétaires de 2025 et 2026 dans la recherche publique ont cependant placé les organismes nationaux de recherche et les universités dans une situation de déficit structurel inédit, avec une trésorerie disponible réduite à néant en 2026. Ainsi, le budget du CNRS, principal établissement de recherche en France, a été amputé de 500 millions d’euros en deux ans. Si le gouvernement ne renverse pas la tendance dès le budget 2027 par une augmentation importante de la subvention d’État, les établissements de la recherche publique seront contraints de recourir à des mesures de « cavalerie budgétaire » beaucoup plus graves que la ponction de 20 millions d’euros imposée en 2026 par le Premier ministre sur le budget des laboratoires, qui a profondément choqué la communauté scientifique. Cette situation budgétaire critique est le résultat, totalement prévisible, du reniement de l’engagement de l’État, pris au niveau européen en 2002, de parvenir, à partir de 2010, à ce qu’au moins 3% du produit intérieur brut (PIB) soient consacrés à la recherche et au développement (R&D), dont 1% du PIB pour la recherche publique. Les choix budgétaires opérés depuis plus de 20 ans ont finalement abouti à un effort de la France en faveur de la recherche publique à un niveau historiquement bas, avec 0,74% du PIB en 2023 (dernier chiffre connu), un pourcentage qui aura d’autant plus diminué en 2026 que l’État ne respecte même plus la loi de programmation de la recherche, pourtant déjà insuffisante. Ainsi, en 2026, ce sont plus de 8 milliards d’euros qui manquent au budget de la recherche publique pour respecter cet engagement. Et, depuis vingt ans, ce sont plus de 100 milliards d’euros supplémentaires qui auraient dû être investis dans la recherche publique en France pour suivre la même trajectoire que les autres grandes nations scientifiques, ce qui a conduit à un décrochage désormais manifeste de la recherche en France. Il est frappant de constater que ces montants correspondent presque exactement aux sommes allouées au crédit d’impôt recherche, en augmentation constante depuis vingt ans, en dépit de rapports officiels successifs soulignant l’insuffisance des contrôles sur l’usage de ces sommes et la faible efficacité d’ensemble du dispositif.

Les scientifiques se mobilisent et lancent un cri d’alerte : ces arbitrages sont funestes. La France recule depuis vingt ans par rapport aux autres grandes nations scientifiques. La Chine, les États-Unis, le Japon, la Corée du Sud et l’Allemagne investissent massivement dans la recherche et développement (R&D). L’Allemagne consacre, par exemple, plus de deux fois plus de moyens publics et privés à la R&D que la France. Cette situation d’austérité budgétaire, qui résulte de choix éminemment politiques inscrits dans la durée, s’est aggravée au cours de la dernière décennie en dépit des discours officiels. Elle compromet avec une gravité inédite l’avenir de la recherche en France, et, avec elle, non seulement la souveraineté scientifique, technologique et stratégique du pays, mais aussi son modèle démocratique et social. Les scientifiques alertent sur la place de la recherche en France, qui décroche et s’affaiblit, et des conséquences funestes pour la société et son avenir. Les scientifiques interpellent les politiques et les candidates et candidats à la présidence de la république sur leurs programmes en matière de recherche.

Signez l’appel pour 2027

  1. Tribune des directrices et directeurs d’unité de recherche en mathématiques parue dans Le Monde le 14 avril 2026 – La recherche publique est un investissement pour le futur, dont il faut assumer le caractère imprévisible ↩︎
  2. Texte d’appel des directrices et directeurs d’unité et du comité national de la recherche scientifique – Appel soutenu par 4200 signatures dont 600 directrices et directeurs d’unité ↩︎
  3. Tribune de l’Assemblée des directions de laboratoires (ADL) parue le 21 avril dans Libération – Si rien n’est fait, le déclin de la recherche française risque de bien avoir lieu – Appel soutenu par plus de 900 directrices et directeurs d’unité ↩︎
  4. Collège des sociétés savantes académiques de France – Enquête 2025 sur le financement de la recherche publique : la communauté scientifique alerte sur un système à bout de souffle ↩︎